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Que veut dire un « bon créole »?

Il est d’usage chez les locuteurs haïtiens de parler de « bon créole ». Ce qu’ils appellent ainsi désigne une variété de créole qui représente, selon eux, la meilleure façon de parler la langue. Ils l’appellent aussi « Kreyòl rèk » (un créole rustique, fruste, non raffiné). C’est la variété parlée par les unilingues et elle se démarque totalement de la variété parlée par les bilingues haïtiens que ce soit au point de vue phonologique, lexical ou morpho-syntaxique. Les locuteurs haïtiens qui parlent de « Kreyòl rèk » n’ont aucune intention de la dévaloriser, de la minorer. Au contraire, pour eux, l’usage de cette variété est un signe distinctif qui éclaire leurs origines sociales ou géographiques et ils en sont fiers. Ils ne sont pas de la ville, ils ne prononcent pas les « u » ou les « eu » ou les « eur » car ils pensent que ces traits dénaturent la langue nationale. (Je regrette de ne pas avoir à ma disposition les signes de l’Alphabet Phonétique International qui rendent ces écritures). A l’opposé de cette variété, il existe une autre variété tout aussi courante dans l’usage des locuteurs haïtiens. On l’appelle le « Kreyòl swa » (un créole raffiné) Ce serait la variété utilisée par les locuteurs des classes moyennes ou de la bourgeoisie bilingues. Elle regorgerait de constructions syntaxiques ou de variantes phonologiques proches du français.

Une telle distinction existe plus ou moins dans d’autres langues créoles à base lexicale non française (créole anglais en particulier). Les sociolinguistes de langue anglaise qui ont étudié ce phénomène ont identifié trois concepts pour en parler : le « basilect » (basilecte), l’ « acrolect » (acrolecte) et le « mesolect » (mésolecte). Dans le continuum dialectal social de la Jamaïque par exemple, le basilecte représente la variété qui possède le statut social le plus bas, l’acrolecte représente la variété qui possède le statut social le plus élevé et le mésolecte représente les variétés linguistiquement intermédiaires.

L’existence de telles variétés témoigne de tensions sociales particulièrement intenses à l’intérieur des sociétés créoles. C’est que, traditionnellement, plus on se rapproche du français standard, plus la variété que vous utilisez, « le kreyòl swa », est valorisée. Mais depuis quelque temps, c’est le phénomène inverse qui se produit. De plus en plus de locuteurs haïtiens mettent un point d’honneur à s’exprimer dans la variété, « le kreyòl rèk », qui s’éloigne le plus du français standard. Recherche d’authenticité ? Affirmation identitaire ? Il est significatif que la variété dite « rèk », terme qui, dans la sémantique du créole haïtien, n’est pas un terme particulièrement relevé, ait pu être choisie pour qualifier une variété linguistique appréciée et dotée d’un capital identitaire assumé. C’est comme s’ils disaient : « Je parle le « kreyòl rèk », je n’en ai pas honte car c’est le vrai créole. Je suis un authentique haïtien ». Dans le même temps cependant, on relève de plus en plus de locuteurs haïtiens qui dans des situations formelles s’expriment non pas en « kreyòl rèk » mais en « kreyòl swa ». Pourquoi ? On peut l’interpréter de différentes manières. L’une serait due à la compétence bilingue de ces locuteurs qui arrivent difficilement à passer d’un code à un autre ; une autre relèverait d’une explication plus conventionnelle. Dans des situations formelles, la majorité des locuteurs d’une langue tendent à faire usage des formes plus prestigieuses de la langue. Ils surveillent ce qu’ils disent. Et dans la mesure où pour eux la variété « swa » connote plus de prestige, c’est cette variété qu’ils utilisent. Ce qui peut conduire à des phénomènes de langue particulièrement intéressants. Par exemple, la mise en place de cas d’hypercorrection. Les linguistes définissent l’hypercorrection comme un processus linguistique « in which speakers of a lower prestige variety, in attempting to adopt features of a higher prestige variety, incorrectly analyse differences between the two varieties and overgeneralise on the basis of observed correspondences » (Peter Trudgill, 2003) (dans lequel les locuteurs d’une variété de bas statut social, dans leur tentative d’adopter les traits d’une variété de statut social élevé, analysent incorrectement les différences entre les deux variétés et généralisent à l’extrême en se basant sur les correspondances observées). (ma traduction). Par exemple, quand des locuteurs haïtiens disent « leulit », au lieu de « lelit » (l’élite) ou « kondusup » au lieu de « kondisip » (camarade de classe), etc.

Donc, pour le linguiste, il n’existe pas de « bon créole » ou de « mauvais créole ». Parler ainsi, c’est faire de la grammaire prescriptive, ce qui est contraire aux buts de la linguistique qui ne se préoccupe pas de faire de la prescription mais de description d’états de langue. En créole (haïtien, jamaïcain, martiniquais…), comme d’ailleurs dans toutes les langues humaines, les locuteurs ne parlent pas tous de la même façon. Il existe à l’intérieur de la langue diverses variétés que les locuteurs réaliseront selon leur provenance géographique (dialecte régional), leur classe sociale (dialecte social), leur sexe …La langue n’existe que dans l’abstrait. Ce qui existe dans le parler des locuteurs, ce sont ces dialectes qui révèlent ce que nous sommes vraiment.

Depuis quelques décennies, la langue créole haïtienne a pénétré presque tous les domaines qui étaient jusque là réservés au seul français. Pour moi, c’est une bonne chose à condition de ne pas avoir derrière la tête l’idée d’éliminer le français du répertoire linguistique haïtien. Ceux qui lisent « Du côté de chez Hugues » depuis 2002 savent que j’ai toujours défendu pour Haïti un bilinguisme éclairé où le français et le créole seront à pied d’égalité sur la scène sociale haïtienne. Je n’ai pas changé sur ce point. Cependant, depuis quelque temps, il se profile à l’horizon des démagogues et des populistes qui, par leur acharnement à dire des contrevérités, font beaucoup plus de tort que de bien au statut, à la perception et à la nature réelle de la langue créole. En tant que linguiste et locuteur natif, il est de mon devoir de rétablir la vérité.

Contactez Hugues St. Fort à : [email protected]

Haitian Times

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The Haitian Times was founded in 1999 as a weekly English language newspaper based in Brooklyn, NY.The newspaper is widely regarded as the most authoritative voice for Haitian Diaspora.
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May. 05, 2012

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