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Pour en finir avec les mythes relatifs à l’écriture du créole haïtien (3è partie)

Mythe #3 :
En favorisant les principes de l’écriture de l’anglais quand on écrit en créole, on veut que les Haïtiens passent plus aisément à l’anglais.
Ce mythe est coriace dans l’esprit de certains de mes compatriotes. Il a pris naissance dans l’imaginaire haïtien à la suite de la création de la première orthographe cohérente et systématique du créole haïtien par le pasteur irlandais Ormonde McConnell (voir ma 1ème et ma 2ème partie) au début des années 1940. Les intellectuels haïtiens de l’époque réservèrent un accueil extrêmement critique à la graphie de McConnell qu’ils qualifièrent d’orthographe anglo-saxonne. Il faut dire que, sept ans après une occupation américaine douloureusement soufferte par la majorité des Haïtiens, les Américains n’étaient pas en odeur de sainteté en Haïti. Signalons tout de même que, selon Schieffelin et Charlier-Doucet 1998, « The earliest systematic orthography for kreyòl was proposed in 1924 by Frédéric Doret, an engineer interested in teaching methods for monolingual kreyòl speakers, especially children (Doret 1924). Later, in 1939, Christian Beaulieu, a Haitian educator, undertook the task (Beaulieu 1939). Their efforts remained essentially unnoticed. » (La plus ancienne orthographe systématique du créole avait été proposée en 1924 par Frédéric Doret, un ingénieur qui manifestait un certain intérêt pour les méthodes d’enseignement destinées aux locuteurs créoles unilingues, spécialement des enfants (Doret 1924). Un peu plus tard, en 1939, Christian Beaulieu, un enseignant haïtien, continua ce travail (Beaulieu 1939). Leurs efforts demeurèrent essentiellement inaperçus. ») [ma traduction].
L’importance d’une orthographe systématique et cohérente n’est plus à souligner dans la construction d’une norme graphique et d’une standardisation du créole haïtien. D’autre part, le rejet de l’orthographe de McConnell par la classe intellectuelle haïtienne montrait clairement l’importance de la question idéologique dans la réflexion sur les langues en Haïti et leur graphie. Pour Schieffelin et Charlier-Doucet (1998), « arguments about orthography reflect competing concerns about representations of Haitianness at the national and international level – that is, how speakers wish to define themselves to each other, as well as to represent themselves as a nation. » (les discussions sur l’orthographe reflètent des préoccupations concurrentes sur les représentations de l’Haïtianneté aux niveaux national et international – c’est-à-dire comment les locuteurs souhaitent se définir mutuellement, et se représenter en tant que nation. »
Dans cet article, j’expliciterai les principes fondamentaux de l’écriture standard du créole haïtien pour bien montrer ce qui la différencie de l’écriture de l’anglais ; j’examinerai ensuite les percées de la réflexion idéologique sur les langues et leur graphie en Haïti.
Beaucoup d’Haïtiens continuent à répéter aujourd’hui, plus de cinquante-cinq ans après Pressoir et certains intellectuels haïtiens qui pensaient comme lui, que l’écriture du créole haïtien suivait les principes de l’écriture de l’anglais ou que l’orthographe du créole haïtien était une orthographe « phonétique ». L’ignorance de certains fondamentaux de la science linguistique, en particulier la distinction de base entre la phonétique et la phonologie, serait en partie responsable de cette méprise. En tant que science physique qui s’occupe de décrire minutieusement tous les traits qui caractérisent les sons d’une langue donnée, la phonétique est fondamentalement différente de la phonologie. Celle-ci, au contraire de la phonétique, ne retient, n’étudie que les traits qui « possèdent une fonction distinctive et assurent la perception du sens propre au message » (Filliolet 1973). Par exemple, en français, dans les mots car [kaR] et gare [gaR], seuls les deux premiers phonèmes de chacun des deux mots sont différents et s’opposent, remplissant ainsi la fonction distinctive d’assurer la compréhension du sens dans les deux mots. Une orthographe « phonétique » reviendrait à représenter tous les traits qui caractérisent les sons d’une langue donnée, ce qui est évidemment impossible. C’est là qu’intervient une orthographe phonologique qui s’attache à ne représenter que les sons distinctifs d’une langue.
Donc, on ne peut pas parler techniquement d’orthographe phonétique mais d’orthographe phonologique. Un autre concept dont un certain nombre d’Haïtiens abuse souvent mais qui ne veut rien dire est celui de « langue phonétique ». Comment une langue peut-elle être « phonétique » quand une langue est constituée de sons et que la phonétique, par définition, étudie les sons de la parole humaine et formule les méthodes qui seront utilisées pour leur description, leur classification, et leur transcription ?
Il est tout à fait faux de dire que l’écriture du créole haïtien suit les principes de l’écriture de l’anglais. Il n’en a jamais été ainsi ni à l’époque de l’élaboration de l’orthographe phonologique de McConnell au début des années 1940, ni plus tard quand des chercheurs haïtiens rattachés à l’Institut Pédagogique National (IPN) ont mis au point la graphie qui a été choisie en 1980 pour devenir la graphie officielle du créole haïtien. L’orthographe phonologique élaborée par McConnell a pris appui sur l’Alphabet Phonétique International (API) dont les principes essentiels sont : un symbole unique (une lettre unique) doit correspondre à chaque son distinctif ; le même symbole doit être utilisé pour représenter ce son dans la langue où ce symbole apparait. La première version de l’alphabet phonétique international a été publiée en 1888. Il y a eu depuis quelques petites révisions mais les principes fondamentaux demeurent les mêmes. Donc, quand les Haïtiens se plaignent de la présence des /k/ ou des /w/ dans l’écriture du créole haïtien, disant que notre orthographe suit l’orthographe anglaise, c’est absolument faux. On se trouve dans ces cas-là d’une application de l’orthographe phonétique internationale pour laquelle c’est le symbole /k/ qui identifie le son [k] dans tous les environnements dans lesquels ce son apparait. Ce n’est pas la lettre c.
La réflexion idéologique sur les langues et leur pratique écrite est devenue une partie intégrante de la question des langues en Haïti. Je rappelle ce que j’ai toujours dit quand je caractérise la nature de la langue créole haïtienne : Les linguistes identifient ce créole comme un créole français ou comme un créole à base française pour montrer que ce créole, sur le plan typologique et historique, relève du français, tout comme on parle de langues romanes pour désigner des langues comme le français, l’italien, l’espagnol, le portugais, le roumain,… ou de langues germaniques comme le flamand, le néerlandais, l’anglais, l’allemand ou les langues scandinaves telles le danois, le norvégien, le suédois, etc. Aucun linguiste n’a jamais avancé que le créole haïtien est un créole français parce qu’il est à la remorque de la France. Il est clair pour tous les linguistes français et non-français ainsi que pour moi-même que l’expression « créole français » dans le cas d’Haïti et de toutes les autres iles de la Caraïbe où le français et le créole coexistent, se réfère uniquement à l’appartenance typologique et historique de ces créoles.
Pour Schieffelin et Charlier-Doucet (1998), « Because acceptance of an orthography is based more often on political and social considerations than on linguistic or pedagogical factors, orthographic debates are rich sites for investigating competing nationalist discourses. To draw on Anderson’s (1983) evocative notion, orthographic choice is really about “imagining”the past and the future of a community.” (Parce que l’acceptation d’une orthographe est basée plus souvent sur des considérations politiques et sociales que sur des facteurs pédagogiques ou linguistiques, les débats orthographiques sont des lieux idéaux pour investiguer des discours nationalistes concurrents. A partir de la notion fortement évocative d’Anderson (1983), le choix orthographique porte réellement sur comment « imaginer » le passé » et l’avenir d’une communauté. » [ma traduction].
En Haïti, quand McConnell proposa sa graphie phonologique que les Haïtiens prirent pour une graphie anglo-saxonne, la réaction extrêmement critique des intellectuels haïtiens signale clairement qu’on était au cœur d’une réaction idéologique, l’idéologie étant pris ici comme des systèmes de croyance qui peuvent être utilisés pour mobiliser les gens en vue d’actions (Bell 1988). Venant de subir une humiliante occupation américaine (1915-1934) qui avait ébranlé leur identité culturelle, les intellectuels haïtiens avaient à cœur de préserver ce qu’ils considéraient comme faisant partie de ce qu’ils considéraient comme leur patrimoine culturel, la langue et la culture françaises. Le débat orthographique en Haïti posait en fait aux intellectuels haïtiens des interrogations sur le rôle et la nature de la présence française en Haïti. Selon Dejean 1980, Charles-Fernand Pressoir qui était l’un des leaders de la lutte contre l’orthographe qualifiée faussement d’orthographe anglo-saxonne avait rejeté l’orthographe proposée par McConnell en ces termes : « l’orthographe de McConnell conviendrait à des « sauvages de l’Australie ou de quelque coin perdu », mais n’est pas de mise « dans un pays à traditions françaises ». Donc, ces intellectuels haïtiens étaient décidés à maintenir Haïti dans le camp des « civilisés » loin des « sauvages de l’Australie ou de quelque coin perdu », c’est-à-dire, pour eux, dans les traditions françaises.
De nos jours, la lutte idéologique ne prend pas la forme extrême qu’elle avait prise dans les années 1940 mais elle a plus d’assise dans la réalité économique. En fait, la violence a changé de camp, pourrait-on dire. Les idéologues prennent parti ouvertement pour le camp des « Anglo-Saxons ». Certains d’entre eux en appellent à se débarrasser de la langue française en Haïti qui nous isole dans un océan de nations anglophones et ne contribue pas à nous faire avancer sur le chemin du développement. Ce qui est encore plus révélateur est le fait que ces mêmes idéologues immolent la langue créole dans ce sacrifice, prétendant que cette langue qui est pourtant notre langue nationale et officielle ne peut en aucun cas contribuer à notre développement économique et nous retarde dans notre avancement. Selon ces nouveaux idéologues, l’avenir d’Haïti passe par l’anglais.
Ce n’est pas l’orthographe qui nous permet d’apprendre une langue. Nous l’avons déjà dit il y a deux semaines dans la première partie de cette série. Mais, au-delà de la question de l’orthographe en Haïti, se profile le choix de la langue de l’avenir dans la société haïtienne. Créole, français, ou anglais ? Retenons cependant que le développement d’une société n’a jamais été assuré par une langue.
Référence citées :
Anderson, Benedict (1983) Imagined Communities. London : Verso.
Beaulieu, Christian (1939) Pour écrire le créole. Les Griots. La Revue scientifique et littéraire d’Haïti., # 4, vol. 4, pages 589-598.
Dejean, Yves (1980) Comment écrire le créole d’Haïti. Outremont, Québec : Collectif Paroles.
Filliolet, Jacques (1973) Phonologie et Phonétique. Le Langage. Paris : Centre d’étude et de promotion de la lecture.
Schieffelin, Bambi et Charlier-Doucet (1988) The « Real » Haitian Creole. Ideology, Metalinguistics, and Orthographic Choice. In Language Ideologies. Practice and Theory. Edited by Bambi B. Schieffelin, Kathryn A. Woolard, & Paul V. Kroskrity. New York and Oxford: Oxford University Press.
(A suivre)
Contacter Hugues St. Fort à: [email protected]

Haitian Times

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The Haitian Times was founded in 1999 as a weekly English language newspaper based in Brooklyn, NY.The newspaper is widely regarded as the most authoritative voice for Haitian Diaspora.
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May. 05, 2012

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