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Plus loin dans l’horreur et la cruauté ?

Dans la longue histoire des relations sanglantes entre la République d’Haïti et la République dominicaine qui se partagent l’île d’Hispaniola, seul le massacre commis en 1937 de plusieurs milliers (10.000 ou 20.000) de citoyens haïtiens par les soldats du dictateur raciste Raphaël Trujillo sur la frontière qui sépare les deux États dépasse en horreur et en cruauté ce qui vient de se passer le 2 mai 2009 dans le quartier Buenos Aires à Santo Domingo, capitale de la république dominicaine. Le massacre de 1937 est bien connu en littérature et deux célèbres écrivaines l’ont immortalisé : La grande poétesse noire américaine, Rita Dove, sacrée « poet-laureate » en 1983, dans son poème « Parsley » en 1982 et la superbe écrivaine haïtiano-américaine Edwidge Danticat, dans son roman « The farming of bones » (1998). « Parsley » est le mot anglais pour l’espagnol « Perejil » que Trujillo avait choisi comme test linguistique afin d’identifier les Haïtiens dont le système phonologique natif ne permettait pas de rouler les « r » comme les Dominicains natifs. Tous ceux qui avaient failli à ce test étaient immédiatement assassinés. Rita Dove a lu son poème « Parsley » à la Maison Blanche au milieu des années 1990 et a expliqué au sujet de Trujillo « that he [Trujillo] had them pronounce their own death sentence, this ultimate little twist in cruelty, was what haunted me. » (Que Trujillo leur ait fait prononcer leur propre condamnation à mort, voilà l’ultime petite distorsion dans la cruauté qui m’a hantée.) (ma traduction.) L’histoire du massacre couvre une grande partie du roman de Danticat et on y voit se dérouler en toile de fond l’histoire quotidienne des deux peuples et une douce histoire d’amour entre une petite servante haïtienne, Amabelle et un paysan haïtien, Sébastien.

La décapitation à la hache d’un immigrant haïtien, Carlos Mérilus, devant une foule de Dominicains applaudissant frénétiquement, relève plus de la fiction cinématographique que de la réalité. Les préparatifs menant à l’exécution finale ont duré plus de quatre heures et les autorités policières dominicaines n’ont rien fait pour dissuader la foule. Ce qui est tout même extraordinaire, même si l’on sait depuis longtemps combien l’état dominicain est complice dans l’agression quotidienne dont sont victimes les immigrants haïtiens. Pour comprendre tout cela, il faut se rappeler que tous les Dominicains nés et élevés en République dominicaine ont subi un lavage de cerveau qui les apprend à considérer les Haïtiens comme des êtres inférieurs, des sous-hommes avec qui ils n’ont rien en commun. Il n’est pas exagéré de dire que l’idéologie dominante officielle en R.D. a institué dans la conscience collective de la majorité des Dominicains natifs une haine viscérale des Haïtiens.

On aurait tort cependant de croire que seul l’état dominicain est responsable de ce traitement épouvantable des Haïtiens par les Dominicains en général. Dans un excellent article intitulé « Les douceurs de l’esclavage au paradis dominicain » http://www.alencontre.org/print/HaitiStDom05_09.html , Franck Séguy, un sociologue haïtien, rappelle que 90% de la main d’œuvre agricole dominicaine est constituée de travailleurs haïtiens et que, depuis la deuxième moitié du 20ème siècle jusqu’à la chute de la dictature des Duvalier en 1986, l’État haïtien s’était engagé par accord écrit avec l’État dominicain à lui fournir les travailleurs dont sa bourgeoisie a besoin pour entretenir ses plantations agricoles. Si, sur le papier, la chute de la dictature des Duvalier a signifié aussi la fin de cet accord, les industriels dominicains se sont organisés pour mettre sur pied un trafic d’êtres humains indécent et obscène qui ramène en république dominicaine un grand nombre de paysans haïtiens qui sont capturés et forcés de travailler dans des conditions abominables dans les grandes plantations de canne à sucre dominicaines. Il y a une collusion évidente entre l’état dominicain, l’industrie sucrière dominicaine d’un côté et les autorités haïtiennes de l’autre pour exploiter férocement la main d’œuvre haïtienne. Dans ce contexte de pure exploitation des travailleurs haïtiens par des industriels dominicains alliés à des bourgeois haïtiens sans vergogne, il y a la posture raciste de l’héritage des leaders névrosés dominicains, Trujillo et Balaguer, qui continue à alimenter l’idéologie dominante des classes politiques dominicaines. C’est ce mélange douloureusement sulfureux qui a permis l’exécution de Carlos Mérilus dans les conditions que l’on sait.

Ce qui me frappe dans le discours de certains Haïtiens appartenant à des couches supérieures de la société haïtienne de passage à NY ou que je rencontre à Paris lors de mes vacances d’été, c’est leur tendance à répéter les mêmes explications quand je leur demande leurs points de vue sur la question haïtienne en république dominicaine. Tous disent à peu près ceci : Nous, les Dominicains nous ont toujours bien traités parce que nous ne sommes pas comme ces coupeurs de canne à la peau noire qui mendient dans les rues, viennent nous prendre nos « jobs », ou salissent nos rues. Nous faisons partie d’un autre groupe d’Haïtiens par notre éducation, notre pouvoir d’achat ou la contribution que nous pouvons apporter à la société dominicaine. Et à cause de cela, ils nous respectent. Pauvres petits cons ! Ils ne savent pas que, à tout moment, la haine viscérale anti-haïtienne de la majorité des Dominicains peut se déclencher contre eux, quelque éduqués et beaux gosses qu’ils puissent être. Dans une de mes chroniques sur Haitian Times publiée l’année dernière, je crois, et intitulée « Investir en République dominicaine ? », je soulignais la totale absurdité qui consistait chez une partie de la bourgeoisie haïtienne à investir leur capital en République dominicaine, à acheter des propriétés là-bas ou à envoyer leurs enfants étudier dans ce pays. Je plaidais pour faire intervenir la réflexion éthique dans les rapports économiques entre ces deux états qui se partagent l’île d’Hispaniola. Car, après tout, est-il normal que le capital haïtien soit investi dans une société dominicaine qui fait fi de la majorité des Haïtiens qu’elle exploite dans des conditions terribles, pratique à leur encontre des instances de nettoyage ethnique ou des réflexes de haine viscérale ?

Contactez Hugues St. Fort à : [email protected]

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May. 05, 2012

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