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Ce que tout le monde (et spécialement les locuteurs haïtiens) devrait savoir au sujet des langues créoles. (Première p

Malgré les avancées spectaculaires des langues créoles dans toutes les sociétés où elles sont parlées (Jamaïque, Trinidad, Sainte-Lucie, Dominique, Martinique, Haïti, Guadeloupe, Seychelles, Maurice, Réunion…), les langues créoles continuent d’être dénigrées non seulement par des locuteurs non-créolophones, mais aussi par leurs propres locuteurs créolophones. On en a une petite idée en suivant la virulence des débats et des positions fermement anti-créole sur de nombreux forums de discussion sur Haïti. Pour le linguiste que je suis, cela ne me surprend pas outre mesure, même si cela me choque énormément en tant que locuteur natif. Dans toutes les sociétés humaines, les questions de langue ont toujours soulevé d’énormes passions et les sociétés créolophones ne sauraient constituer une exception à la règle. Les raisons de ces passions sont diverses : l’ignorance de la linguistique et de ses principes de base ; la coexistence d’une langue créole avec une langue européenne prestigieuse (français, anglais, hollandais, espagnol) dans tous les territoires où une langue créole sert de langue de communication ; les schémas coloniaux toujours à l’œuvre dans ces sociétés créolophones post-coloniales ; les nombreuses inégalités sociales et économiques relevant de l’esclavage.

Il fut un temps où les universitaires eux-mêmes qui travaillaient sur les langues créoles étaient suspects aux yeux de leurs collègues. Pourquoi travailler sur ces « langues » ? Sont-elles dignes de recherches universitaires ? Que vont-elles apporter à la linguistique ? Fort heureusement, de tels questionnements ne se posent plus depuis une bonne soixantaine d’années. Aujourd’hui, tous les grands départements de linguistique des plus grandes universités européennes et nord-américaines consacrent une partie de leur budget aux études de créolistique ; pratiquement chaque année, au moins une thèse de doctorat ayant pour objet une langue créole est défendue dans l’une de ces universités et les publications de recherches sérieuses sur des langues créoles se multiplient. Quant à l’apport des langues créoles à la linguistique, il est maintenant admis chez tous les linguistes que la genèse de ces langues, leur élaboration et leur construction constituent une formidable source d’information pour la compréhension du langage et la construction de nouveaux systèmes grammaticaux. Jamais les langues créoles n’ont été aussi étudiées qu’aujourd’hui. En même temps, dans toutes les sociétés où les langues créoles sont parlées, la langue européenne qui coexiste avec elles a vu son usage dans les domaines formels générateurs de prestige reculer. Dans les Antilles françaises (Martinique, Guadeloupe, Guyane), il est désormais possible depuis le début des années 2000 de passer un CAPES (Certificat d’Aptitude pour l’Enseignement Secondaire) en créole, ce qui suppose des études Bac +3 à forte concentration de créolistique ; toujours dans les Petites Antilles, à Sainte-Lucie et à la Dominique, sociétés anglophones officiellement mais où un créole à base lexicale française est encore parlé par une certaine partie de la population, il se manifeste depuis quelque temps un grand regain de vitalité pour le créole local. De l’autre côté du monde, dans l’Océan Indien, les trois îles créolophones de Maurice, des Seychelles, et de la Réunion sont impliquées résolument et sans états d’âme dans des pratiques éducatives et linguistiques avec le créole comme langue de base. Précisons que sur ces trois territoires, il se parle comme en Haïti un créole à base lexicale française. En Haïti, depuis quelque temps, le créole haïtien a pénétré pratiquement tous les domaines qui étaient jusqu’alors réservés au seul français.

Il faut bien comprendre que toutes ces remises en cause et remises en place de ces deux langues ne sont pas la manifestation d’esprits retardés et hypocrites qui veulent à tout prix confiner les masses populaires dans l’isolement linguistique en leur laissant une langue créole, cependant que leur progéniture apprenne les grandes langues de culture et d’ouverture au monde : le français, l’anglais, l’espagnol, l’allemand…Les avancées des langues créoles dans les sociétés où elles servent de langues de communication constituent d’abord des évolutions sociolinguistiques naturelles de locuteurs de plus en plus conscients de leurs identités et désireux d’utiliser leurs armes identitaires. Un bon exemple en est la Martinique et la Guadeloupe. Voilà deux sociétés à statut officiel de Département français d’Outre-Mer, dont le niveau de vie dépasse de loin celui de toutes les autres sociétés de cette zone des Caraïbes, dont la majorité de la population est maintenant bilingue français-créole, avec même une dominance française, et qui se retourne vers ses racines. Elles ne rejettent pas le français (la population est francophone et créolophone) qui leur permet de communiquer avec l’international mais veulent absolument conserver leur langue d’origine, le créole, signe de leur identité.

Dans le cas d’Haïti, je ne répèterai jamais assez que le français doit être maintenu dans la société haïtienne mais il devra être enseigné en tant que langue étrangère ou seconde. Son apprentissage en tant que langue maternelle relève de la plus flagrante incompétence pédagogique et sociolinguistique et a contribué en partie aux échecs de la langue française en Haïti. Le grand problème d’Haïti, c’est celui de cette multitude de locuteurs haïtiens incapables de lire et d’écrire dans aucune langue et spécialement leur langue maternelle. Il est indispensable que l’État haïtien réduise ou élimine complètement l’analphabétisme de ces millions de locuteurs haïtiens en se servant de leur langue maternelle. Qu’on ne s’attende pas à ce que ces millions de locuteurs accèdent tout de suite à un niveau de connaissances égal à celui de ceux qui ont fait de longues études. Ce serait utopique mais ce ne serait pas injuste ni inégalitaire. Mon raisonnement est le suivant : il y a urgence quand nous avons une multitude de locuteurs adultes qui ne sont pas capables de lire des textes d’information de base et d’écrire des textes simples dans leur vie quotidienne. Une partie du développement social, politique et économique d’Haïti passe par là.

Au cours des prochaines 5 ou 6 semaines, je m’attacherai à faire le point sur les grandes questions relatives aux langues créoles et résumer comment la linguistique, science du langage et des langues, les a traitées : Qu’est-ce qu’une langue créole ? Quelle est la genèse des langues créoles ? Où sont parlées les langues créoles et quel en est leur statut ? Y-a-t-il des traits communs à toutes les langues créoles ? Qu’est-ce que le créole haïtien ? Y-a-t-il un avenir pour les langues créoles ?

Contactez Hugues St.Fort à : [email protected]

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May. 05, 2012

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