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Ce que tout le monde (et spécialement les locuteurs haïtiens) devrait savoir au sujet des langues créoles. (Troisième partie)

Apropos de la genèse des langues créoles

Comment les créoles sont-ils nés ? Où ont-ils pris naissance ? Que peuvent-ils nous enseigner au sujet de la genèse des langues humaines? Ces questions fondamentales sont au cœur des débats qui occupent la créolistique contemporaine. C’est le linguiste français Claude Hagège dans son livre à succès « L’homme de paroles. Contribution linguistique aux sciences humaines » (Fayard, 1985, coll. Folio essais) qui a posé les termes du débat dans une optique toute nouvelle avec sa thèse sur « le laboratoire créole ». Avant Hagège, les linguistes (et spécialement les sociolinguistes) s’étaient intéressés aux études créoles parce que les contextes sociaux de l’émergence de ces langues dans les Caraïbes et dans l’Océan Indien nous renseignaient adéquatement sur l’interdépendance de la langue et de la société. Nous savons que les langues créoles ont pris naissance en général dans des îles (Caraïbes, Océan Indien) par suite de la rencontre entre des colons européens esclavagistes et des populations africaines d’origines diverses réduites en esclavage et travaillant dans le cadre de structures socio-économiques en vigueur dans ce qu’on a appelé la « société de plantation » (Robert Chaudenson, 1995).

Avec Hagège, le débat prit une autre tournure. Le linguiste français est parti d’une vérité bien connue en sciences humaines, à savoir « l’impossibilité [pour la linguistique] d’une expérimentation directe sur la genèse même de l’objet qu’elle se donne à étudier. » (Hagège, 1985 : 36). D’où la question fondamentale posée par Hagège : Que se passerait-il s’il était possible de « reconstituer expérimentalement la naissance d’une langue comme faculté de langage manifestée ? » Rêves de linguistes, bien sûr ! Cependant, Hagège se demande si les langues pidgin et créole ne fourniraient pas l’occasion, rare dans les sciences humaines, d’une expérience sans « protocole », en un laboratoire naturel restituant spontanément les conditions de la naissance. Cependant, Hagège a vite fait d’introduire quelques réserves à cet enthousiasme pour les langues créoles et les enseignements qu’elles pourraient apporter à la réflexion générale sur le langage. Ses questionnements méritent d’être pris en compte. Par exemple, s’interroge Hagège, cette hypothèse sur le laboratoire créole n’impliquerait-elle pas, « sous sa forme la plus stricte, une sorte de moindre humanité des esclaves dépossédés, croit-on, du pouvoir de parler leurs langues, et s’hominisant à travers la pidginisation. » (Hagège, 1985 : 38).

Depuis plus d’un siècle que les linguistes étudient les langues créoles, beaucoup de théories ont été soumises pour tenter d’expliquer la genèse de ces langues. Dans le cadre de cette chronique de nature limitée, il est évident que je ne pourrai pas présenter et discuter toutes ces théories. Je souligne cependant qu’à la fin de cette série qui se prolongera encore au moins jusqu’à la dernière semaine du mois de juillet, je consacrerai une chronique entière à présenter toutes mes références et signaler des livres et des articles qui aideront les lecteurs intéressés à la recherche dans les études créoles d’aller plus loin.

Donc, ce que les linguistes nomment « créolisation » se réfère aux processus qui ont donné naissance aux langues créoles et qui se distinguent nettement de « ceux qui régissent l’évolution des langues « naturelles » par la transmission intergénérationnelle et le contact linguistique occasionnel. » (Guillaume Fon Sing, 2007 : 32). Il existe plusieurs courants dans ces tentatives d’explication de la genèse des langues créoles. Le courant le plus célèbre dans la littérature créolistique est le courant « catastrophique. » L’idée dominante qui circule à travers ce courant est que les langues créoles ont pris naissance de manière spontanée, soudaine, tout à fait à l’opposé des autres langues naturelles (anglais, français, allemand, espagnol, chinois, italien…) qui ont mis des siècles pour se former, mûrir, se fixer et auxquelles on peut reconnaître des « parents génétiques » clairement identifiés.

Deux approches peuvent être identifiées à l’intérieur du courant « catastrophique ». D’abord, l’approche universaliste du linguiste anglo-américain Derek Bickerton avec sa thèse célèbre du bioprogramme ; ensuite, l’approche substratiste de la linguiste canadienne Claire Lefebvre. Le bioprogramme pourrait être considéré comme une version spécifique de l’hypothèse de l’inné introduite par le linguiste générativiste américain Noam Chomsky. Selon Bickerton, les créoles sont des langues récentes créées par des enfants de la deuxième ou troisième génération de locuteurs de pidgins. En l’absence de norme et de régulation linguistiques établies dans la société et, grâce au programme biologique inné pour le langage (Grammaire Universelle) que possèdent tous les êtres humains, ces enfants arrivent à développer des langues à part entière connues sous le nom de créoles. Selon Bickerton, c’est ainsi qu’il faut comprendre la grande similarité structurelle entre les différentes langues créoles et ceci, malgré leurs différences lexicales.

L’approche substratiste est solidement représentée par la linguiste canadienne Claire Lefebvre. En sociolinguistique, on désigne sous le nom de substrat des formes linguistiques de la première langue d’une communauté qui influencent le parler d’une communauté bien que celle-ci ait abandonné cette première langue pour une autre langue qui lui a été imposée par une autre communauté beaucoup plus puissante qu’elle. Claire Lefebvre, dans ses recherches sur le créole haïtien, considère que le substrat de cette langue serait le fongbe, une langue parlée en Afrique de l’ouest (Togo, Bénin) parce qu’elle a réussi à identifier des structures syntaxiques similaires entre les deux langues. C’est l’hypothèse de la relexification. Dans cette hypothèse, le CH serait du fongbe relexifié dans un vocabulaire français.

Un autre courant assez important en créolistique française est connu sous le nom de courant « gradualiste » et a été développé par Robert Chaudenson et le linguiste américain d’origine congolaise, Salikoko Mufwene. Chaudenson définit la créolisation comme « l’autonomisation de variétés approximatives de français sous l’effet d’un changement de langue-cible et de modes d’interaction, la communauté des esclaves créoles étant devenue, pour les bossales, à la fois le modèle et l’agent de leur socialisation linguistique. » (Chaudenson, 1995 : 83). Dans ma prochaine chronique, je développerai la thématique suivante : Où sont parlées les langues créoles ?

Contactez Hugues St. Fort à : [email protected]

Haitian Times

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May. 05, 2012

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